Allo?

554Nous parlions, une amie et moi, depuis il est vrai de longues minutes. Pourquoi à certaines personnes n’ai-je strictement rien à dire et à d’autres tellement? Elle et moi nous nous connaissions depuis longtemps et le courant était passé immédiatement et il était évident depuis le presque début que nous pourrions discuter des grandes choses et aussi des petits riens avec le même sérieux, dans les mêmes éclats de rire. Aujourd’hui parce que le travail me préoccupait: c’était surtout moi qui parlais. Aujourd’hui parce que ses amours la préoccupaient: c’était surtout elle qui parlait. Plus d’une heure déjà d’échanges animés: pas le temps pour des temps morts. J’ignorais le temps qu’il faisait dehors, je savais juste que le noir de la nuit d’hiver c’était déjà étalé sur tout les paysages. Mais nous n’avions pas besoin de parler de la météo. Nous allions encore un peu parler et puis j’allais rentrer chez moi pour une soirée tranquille à lire et peut-être même à écrire.
Elle me racontait à son tour une anecdote de son travail quand soudain je ne l’ai plus entendue. Elle était dans sa voiture et moi encore au bureau. Parfois je la raccompagnais ainsi jusque chez elle et je sais qu’il y a des endroits où la captation ne se fait plus. Je ne raccrochais malgré tout pas directement: il faut quand même toujours attendre un peu et vérifier: ‘Allo? Allo? Je ne t’entends plus?’, ‘Allo? Tu m’entends?’. Ces questions banales, un peu absurdes, mais c’est ainsi… Oui, souvent à un certain endroit, nous sommes brusquement coupées. Je fini par raccrocher et nous nous rappelons tout simplement, parce que le passage de silence est tout petit dans les 120km/h d’une voiture. Pourquoi cette fois, entendais-je au fond de moi le bruit d’un début d’angoisse? Je n’arrivais pas à raccrocher et d’ailleurs il n’y avait pas de signal de communication coupée. ‘Allo? Tu m’entends? Moi je ne t’entends plus? Mais je suis là…’. Je lui ai dit, j’ai dit au silence: ‘Je suis là’, comme pour la rassurer alors que c’était moi à ce moment qui avais besoin de l’être. J’écoutais le silence et son écho en tout point identique. Et puis une voix… Mais ce n’était pas la sienne. C’était une voix de femme, elle était joyeuse et parlait ma langue. Elle disait et d’abord je pensais qu’elle s’adressait à moi: ‘Allo? Je sais que tu m’entends!’. Et elle riait. ‘Je sais que tu m’entends! réponds-moi!’. C’était toute l’insouciance d’un monde sans débordement qui était dans cette voix alors mon angoisse s’arrêta de grandir. Je me décidai à répondre: ‘Oui je vous entends, mais qui êtes-vous?’. Je ne reconnaissais pas cette voix. Je fouillai mon cerveau pour essayer de mettre un nom sur mon interlocutrice, mais je ne la reconnaissais pas. La voix, toujours aussi riante insistait: ‘Allo? Je sais que tu m’entends! Réponds. Pourquoi tu ne dis plus rien?’. J’insistai à mon tour: ‘Oui je vous entends! Je vous entends! Mais qui êtes-vous?’. Je voulais qu’elle m’entende, aussi clairement que moi je l’entendais. Mais elle ne m’entendait pas… Et la voix de mon amie restait obstinément absente. Alors j’ai raccroché. Pourquoi mon coeur commençait-il à battre plus fort? J’allais tout simplement rappeler mon amie et nous reprendrions la conversation là où nous l’avions laissée. D’ailleurs mon téléphone sonna: cela devait être elle! Ce soir j’aurais vraiment besoin d’une petite soirée tranquille. La fin de l’année approchait et les gens, y compris moi, commençaient à être vraiment fatigués. Je décrochai et ce n’était pas elle… J’entendis une voix, plus lointaine cette fois, d’un homme. Je n’entendais que lui mais il était clair qu’il parlait à une personne qui l’entendait. Je ne pouvais même pas comprendre la conversation parce qu’elle se déroulait dans une langue que je ne connaissais pas. Je n’arrivais pas à la reconnaitre. J’ai malgré tout dit: ‘Allo? Allo?’. Mais l’homme ne s’interrompit pas. Il ne m’entendait pas. Et je n’entendais pas la voix de mon amie, toujours pas. Je savais que quelque chose était en train d’arriver, mais je ne savais pas quoi. Ni pourquoi… Vous voyez: même quand j’écris simplement cette histoire: au lieu de taper ‘la fin de l’année approche’, je m’aperçois que j’ai écrit ’la fin de Kane approche’. Ce n’est pas possible comme erreur… Qui est Kane?

Le téléphone avait encore sonné: mon amie avait sans doute encore essayé de m’appeler et moi elle. Mais chaque fois j’entendais des voix du monde entier. Malgré mon angoisse maintenant durablement installée, je m’étais laissée hypnotisée quelque peu par ces voix qui respiraient toutes une bonne humeur sans arrières pensées. J’essayais de mettre une visage, un âge, une couleur sur chaque voix. Pourquoi m’obstinais-je ainsi à essayer de la rappeler? Le réseau avait clairement un problème ce soir-là. Demain ce sera sûrement arrangé. Il n’y avait rien d’urgent à dire de toute façon. Alors j’ai raccroché pour de bon.

Demain était passé et aussi les jours d’après.

Que dire de plus puisque je ne sais rien. Rien de plus. Rien de ce qui se passe. Ni pourquoi… Je ne me suis plus jamais éloignée de ce téléphone. Je ne suis plus jamais rentrée chez moi. Le téléphone n’a plus jamais sonné. J’ai encore essayé de joindre cette amie: mais ce sont toujours d’autres voix que j’entends. Et personne ne m’entend. J’ai bien sûr aussi formé les numéros de tous mes autres amis et aussi de ma famille et puis même de connaissances et de collègues et finalement des numéros au hasard. Toujours j’entends des voix. Des voix du monde entier. Mais je ne connais personne. Et personne ne m’entend.

Je reste au fond de la mine… Elle est immense… L’angoisse c’est dissoute… Il reste l’espoir puisque je suis vivante. Et j’attends.

About Arret Facultatif

https://arretfacultatif.wordpress.com Deze blog is geschreven in twee talen (nederlands-français), door twee opmerkelijke vriendinnen. Wij vertalen elkaar niet, noch corrigeren elkaar, maar vormen samen een complementariteit in woord en beeld. Wij willen graag met onze handen laten geboren worden daar waar u kan van genieten, onder welke vorm dan ook. Poëzie en kleine stukjes uit het leven, maar ook volsagen verzonnen verhalen, hier vindt u het allemaal!
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One Response to Allo?

  1. Lidia says:

    je suis toujours là! mais tu ne m’entendais pas…

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