Métamorphose

Depuis toute petite je savais mon destin. Je le savais déjà quand nous rampions tout au fond sous notre apparence lourde et sombre, menaçante même. Mon destin je le partageais avec les autres de mon espèce. Cette apparence sans grâce que nous avions n’était là que pour un temps. Nos premières saisons étaient entièrement tournées vers la seconde partie de notre vie. Deux vies… Ce n’est pas tout à fait vrai. C’est seulement une apparence. Avant et après: je resterai moi. Moi sous une autre forme.

Parfois là-haut, tout là-haut, on voyait quelque chose passer à toute allure. Était-ce une des nôtres? Nos yeux à toutes étaient rivées vers le ciel. Il était encore si loin. Nous en rêvions. Nous attendions ce moment. On nous disait à la longueur du temps toute la beauté de cette métamorphose et de l’après. Et nous, nous croyions que nous serions toutes élues. Pas de jalousie, pas de compétition. C’était notre destin à toutes. C’était si simple. Nous devions vraiment être bien supérieures à toutes les autres espèces pour avoir un destin aussi fabuleux. Pour avoir un destin si évident, si facile à accomplir.

Au cours des saisons on nous expliquait étape par étape que ce n’était pas si évident et déjà d’ailleurs certaines des nôtres n’étaient plus là pour entendre ces paroles. Une certaine gravité avait remplacé l’exaltation des premières saisons. Nous comprenions aussi l’importance de cette métamorphose et que c’était de la survie de notre espèce que nous parlions. On nous disait que ce n’est pas tout le monde qui atteindra ce moment de métamorphose, que certaines échoueront à cette étape et que certaines mourront encore juste après parce qu’un être qui sort de sa métamorphose passe toujours par un moment de grande fragilité. Non: la métamorphose n’est pas une étape évidente. Si nous la réussissons c’est vers nous que tous les yeux se tourneront, mais si nous échouons nous rejoindront la cohorte immense de celles qui n’ont pas survécu.

Je regardais les plus petites que moi et je me souvenais du temps où comme elle je croyais que notre deuxième vie était éternelle. Je croyais que c’était de l’immortalité qu’il était question. Mais jamais personne ne m’avait promis cela. Simplement le principe de la mort n’est pas quelque chose de facile à comprendre, à accepter. L’après métamorphose sera beaucoup plus dense en vie, mais beaucoup plus court. Et mes yeux se lèvent vers le ciel parce que même si ce n’est pas pour longtemps, je veux connaître cette vie si riche, si dense. Je veux sortir d’ici.

Il nous fallait de la patience, aussi passer les premières étapes qui nous rapprochaient de la transformation ultime. De petites transformations pour que la dernière, la plus difficile, se passe le plus rapidement possible. Pour moi cette dernière étape sera pour le prochain printemps. J’avais survécu à ces premières saisons au fond de la mare.

Et puis le moment est venu: je me suis accrochée à une large tige et ai commencé à grimper. Je suis trop à l’étroit dans ma carapace. Elle ne peut plus me contenir. Je sais que les heures qui vont venir décideront du reste de ma vie. Ces heures sont tellement importantes. Je dois réussir mon ultime transformation et participer à la survie de mon espèce. Dans mon aspect disgracieux je perce la surface de l’eau et continue mon ascension. Malgré moi, l’exaltation des premières semaines revient et je pense à tous ces moments qui m’attendent. La minuscule mare était mon domaine et bientôt mon domaine s’étendra jusqu’au ciel et je survolerai bien des étendues d’eau. Je m’accroche et gagne la partie haute de la tige. Je ne peux plus d’attendre: il faut que je sorte de là. Je commence à remuer pour briser la carapace. Je m’immobilise et la dernière poussée victorieuse libère ma nouvelle tête. Mais déjà je comprends que quelque chose ne va pas. Je comprends ce que je n’ai pas voulu comprendre avant ce moment mais que je savais depuis au moins la dernière transformation… Quelque chose ne s’est pas passé comme il aurait fallut que cela soit. Cela ne sera pas. Je ne serai pas… On nous disait que nous avions contrôle sur si peu de choses. Que m’était-il arrivé? Aurais-je pu l’éviter?

Mes ailes, ce sont mes ailes… Déjà je les sens incapables de se déployer. Et devant cette promesse avortée, je me sens si lourde. Si impuissante. D’autres que moi donneront un future à notre espèce. Je continue malgré tout à sortir de ma vieille carapace. Tout mon corps fini par sortir. Je ne volerai jamais. Ici je nais une seconde fois mais c’est bientôt la mort qui me trouvera à ce même endroit. Je me sens tellement vulnérable. Je le suis.

About Arret Facultatif

https://arretfacultatif.wordpress.com Deze blog is geschreven in twee talen (nederlands-français), door twee opmerkelijke vriendinnen. Wij vertalen elkaar niet, noch corrigeren elkaar, maar vormen samen een complementariteit in woord en beeld. Wij willen graag met onze handen laten geboren worden daar waar u kan van genieten, onder welke vorm dan ook. Poëzie en kleine stukjes uit het leven, maar ook volsagen verzonnen verhalen, hier vindt u het allemaal!
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One Response to Métamorphose

  1. Francina says:

    super photo

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