Le cerf-volant

Le vieillard, doit avoir cent ans, dépose avec délicatesse et fragilité (la sienne) le cerf-volant rouge sur le sable de la plage. Dépose aussi un peu plus loin un filet à crevettes. La mer est loin. Elle s’est retirée à l’appel de la lune. Déroule environ 5 mètres de ficelle tout en marchant avec précaution à reculons. Et il s’arrête un regard vers le ciel. Et puis un regard vers le cerf-volant. Et puis encore un regard vers le ciel. Répète ce manège plusieurs fois comme pour montrer au cerf-volant la direction qu’il doit prendre. Ensuite quelques secousses sur la ficelle. A son âge et avec ses rhumatismes, on ne court plus, pas même pour aider un cerf-volant à prendre son élan. Avec l’aide du vent, il va devoir, presque seul, se débrouiller s’il veut quitter le sol. Beaucoup d’hésitations. Oui, il décolle. Non, il est encore retombé. Trop peu d’élan, même si la force du vent est là. C’est pour la force de son vent qu’il a pourtant choisi ce jour-là. Une secousse d’un bras qui tremble de plus en plus. Il faiblit. Impatience et inquiétude. Mais qu’attends-tu ? Décolle! Gagne ton ciel. Si tu le rejoins: il t’appartient. Alors, le cerf-volant commence à s’élever, sans heurt, régulièrement. Il a définitivement quitté le sol.

L’homme, doit avoir soixante ans, accroche son regard dans le sillage du cerf-volant. Déroule la ficelle qu’il tient d’une main ferme. Ne pas le quitter des yeux. Pas même une seconde. Son regard s’éclaire, se remplit d’espoir. Se remplit de reconnaissance. Plus haut toujours plus haut. Le cerf-volant rouge s’élève. Deux amoureux, s’oubliant l’un l’autre pour un instant, fixent aussi leur regard sur cette tache rouge qui évolue avec légèreté dans le ciel. Les yeux des amoureux se sont quittés pour quelques minutes, mais il restent unis dans un même effort. Du regard, soutenir la progression du cerf-volant. D’un regard le maintenir dans les airs.

Le jeune homme, doit avoir trente ans, toujours tient la ficelle du cerf-volant et continue à la dérouler petit à petit. Pas trop vite, pour rappeler au cerf-volant que sa liberté n’est pas encore acquise. Pas trop lentement non plus: l’impatience le ronge. Il s’éloigne encore. Et toujours ces regards fascinés. Il sont maintenant un dizaine de promeneurs, le visage tourné vers le ciel, le regard toujours plus haut, retenant leur respiration, ne se concentrant que sur ce fragile morceau de tissu rouge.

L’adolescent, toujours, déroule la ficelle qui jamais ne semble devoir finir. Le cerf-volant, ivre d’altitude, se fond dans le ciel. Est-ce ce petit point? Et toujours aussi, plus de gens s’arrêtent et lancent leur regard à la recherche de ce que les autres voient. Est-il possible qu’ils voient encore quelque chose d’autre que le ciel dans le ciel? La mer, que la marée basse à libéré de son joug, remonte. Elle croit avoir repris sa liberté, mais se rend vite compte qu’elle n’avance pas aussi vite qu’elle le voudrait. Souvent, on croit avoir conquis sa liberté, mais souvent, si l’on n’est pas attentif, il ne s’agit que d’un changement de cage. La marée haute retient l’élan de la mer. Elle ne la laisse avancer qu’au rythme qu’elle lui impose. La mer se soumet. Elle n’a pas le choix. Trop lente, pourra-t-elle rejoindre le groupe à temps? Le cerf-volant, lui continue. Encore tenu par la ficelle. Le voir relève maintenant de l’imagination pure, la projection lointaine d’un souvenir proche.

L’enfant, soudain, cesse de dérouler la ficelle. Ne tient plus que le bout de celle-ci Quelques instants reste ainsi. Un sourire éblouissant sur ce visage dont les noirs côtés de la vie n’ont pas encore entaché l’innocence. Sa main s’ouvre, lentement, mais dans un geste définitif. La ficelle doucement, glisse dans la petite paume ouverte vers le ciel. Encore quelques longues secondes et tous les regards redescendent sur la plage. Non, on ne le voit vraiment plus. Le souvenir même s’estompe. Était-il rouge ou bleu? A-t-il existé? Qu’importe: le cerf-volant n’a plus besoin de leur aide et en échange il leur a donné un apaisement pour quelques instants au mieux.

Regards attendris de tous, posés sur le petit garçon. Ramasse son filet à crevettes et court à la rencontre de la mer qui n’est pas encore tout à fait arrivée.

 

About Arret Facultatif

https://arretfacultatif.wordpress.com Deze blog is geschreven in twee talen (nederlands-français), door twee opmerkelijke vriendinnen. Wij vertalen elkaar niet, noch corrigeren elkaar, maar vormen samen een complementariteit in woord en beeld. Wij willen graag met onze handen laten geboren worden daar waar u kan van genieten, onder welke vorm dan ook. Poëzie en kleine stukjes uit het leven, maar ook volsagen verzonnen verhalen, hier vindt u het allemaal!
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One Response to Le cerf-volant

  1. Tamara says:

    C’est très beau!🙂

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